12 de março de 2021

Germinal


        Où sont les fascistes?
          . Natacha Polony

L’homme est apparu sur les plateaux de télévision, visiblement affecté. Indigné. De son léger accent allemand, le professeur agrégé a décrit la polémique à l’Institut d’études politiques (IEP) de Grenoble, le placardage de son nom et de celui d’un de ses collègues, avec ces mots, «des fascistes dans nos amphis», les enseignants et la direction de l’IEP, bien sûr solidaires, dénonçant une «mise en danger» par ce placardage et sa di|usion sur les réseaux sociaux, mais sans jamais s’avancer sur le fond. Sans jamais affirmer clairement qu’un professeur refusant le concept d’«islamophobie d’État» et distinguant la «peur de l’islam» de la «détestation envers les musulmans», que l’on soit d’accord ou non avec cette position, n’a rien d’un fasciste.

Il est assez piquant que cet épisode arrive quelques jours après le psychodrame autour de l’«islamo-gauchisme», concept, nous l’avons écrit, vidé de sa substance par une droite et une extrême droite qui l’utilisent comme slogan et comme insulte, mais dont les étudiants de l’IEP de Grenoble ont eu visiblement à coeur de raviver la pertinence. Que des étudiants pétris de certitudes, et dont la virulence est inversement proportionnelle au recul historique, s’en prennent à des professeurs et les traitent de fascistes, ce n’est que banalité depuis Mai 68. Que les actuels étudiants des IEP soient davantage biberonnés à la pop culture américaine – et au minoritarisme sectaire qui en est le corollaire – qu’à la philosophie politique européenne est également une évidence. On serait donc tenté de balayer d’un revers de main ces éruptions consternantes. De même que Mai 68, qui était un mouvement de libération nécessaire et la source de progrès appréciables, a donné lieu à une mascarade idéologique dans laquelle des enfants de bourgeois proclamaient la gloire de Mao et aspiraient à la dictature du prolétariat avant de devenir communicant, publicitaire ou patron de presse sans que la cause des classes populaires ait avancé d’un pouce, de même les grandes proclamations prétendument antiracistes de ces «gardes rouges» intersectionnels leur permettront d’atteindre des positions dominantes sans que les «inégalités et les discriminations véritables aient le moins du monde régressé. Mais peutêtre faut-il craindre que, en arrivant au pouvoir, ces gauchistes rangés des voitures n’imposent, comme avant eux les gagnants de Mai 68, le pire de leur idéologie. Ce furent l’individualisme consumériste et la destruction de la méritocratie. Ce seront la pudibonderie autocentrée et la détestation de l’universalisme.
En attendant ces jours heureux, l’une des questions que pose cette a|aire est de savoir si un professeur doit accepter stoïquement d’être traité de fasciste au motif qu’il rappelle la dénition d’un mot, et de voir ses étudiants guetter et enregistrer ses supposés «dérapages» pour constituer un dossier contre lui. En l’occurrence, le professeur visé a prié les activistes de bien vouloir aller se faire voir ailleurs, ce qui leur a permis de crier à la discrimination syndicale.

Une autre question est de comprendre comment une enseignante peut se plaindre o ciellement de harcèlement parce qu’un de ses collègues refuse, dans des courriels longs et argumentés, de mettre sur le même plan islamophobie et antisémitisme et récuse donc une part de ses travaux. La controverse scientique relève désormais de l’«atteinte morale violente»... Une dernière question, plus essentielle, est de savoir si nous pouvons laisser tranquillement écrire et proclamer par des étudiants enivrés de leur courage antifasciste que «l’islamophobie tue». Jusqu’à preuve du contraire, ce qui a beaucoup tué en France ces dernières années, c’est une idéologie se réclamant d’un islam radical que ses adeptes veulent présenter comme le plus pur, et qui considère notre modernité européenne comme décadente et perverse. Il n’est pas question d’imaginer une seconde que «les» musulmans, ou même qu’une majorité de musulmans, adhèrent à ce délire haineux (et rien ne justie le racisme ou la haine des gens de confession musulmane – l’attentat contre la mosquée de Bayonne fut à raison unanimement condamné et reste, heureusement, une exception), mais c’est bien cette idéologie qui a massacré en masse. Pas une supposée islamophobie.

L’horreur vécue par Samuel Paty aura au moins eu la vertu de nous faire réagir assez rapidement quand certains utilisent le pilori des réseaux sociaux pour y clouer les noms des supposés islamophobes (car c’est l’accusation d’islamophobie qui tue en France et non l’islamophobie). Mais cela ne suffitt pas à nous faire prendre conscience collectivement que cet activisme, qui progresse à une vitesse vertigineuse dans les universités, qui impose sa loi dans les sciences sociales en réclamant la démission des récalcitrants, et qui gagne peu à peu les bastions des élites (les territoires enclavés et les classes populaires intéressent assez peu ces sympathiques missionnaires) nous prépare un avenir étouffant. Ces gens sont ultra-minoritaires? Hélas, comme ils ne sont pas démocrates, ça ne les empêchera nullement d’imposer leurs vues, dans le silence assourdissant de tous ceux qui préfèrent se taire plutôt que d’être à leur tour accusés. La peur est la plus sûre alliée du vrai fascisme.

Si les Allemands doivent choisir entre l’Europe et l’Otan, ils choisiront l’Otan

LE FIGARO.- Un grand débat a émergé autour de l’armée allemande à la faveur de la découverte de scandales successifs révélant les sympathies de certains officiers pour des positions d’extrême droite et le passé nazi, suscitant suspicion et volonté de contrôle strict. Cela se produit alors que l’Allemagne semble vouloir prendre meilleur soin de ses forces armées, longtemps négligées. Comment voyez-vous cette situation un peu paradoxale?

    Wilfried VON BREDOW. - Ce paradoxe est très profondément installé dans la société allemande depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Après 1945, les Allemands ont compris que leurs vieilles approches militaristes du XIXe siècle, qui avaient fini par mener aux deux guerres mondiales du XXe siècle, devaient être abandonnées. Ils ont accepté l’idée qu’ils devaient se consacrer à la défense de l’Occident dans un cadre multilatéral. Pendant quarante-cinq ans, jusqu’à l’année 1990, la Bundeswehr («force de défense fédérale», NDLR) a donc été exclusivement destinée à assurer la défense du pays et celle de l’Otan. Ces fonctions étaient réelles, mais pas très visibles. Oui la Bundeswehr existait, mais les gens ne le voyaient pas vraiment. Il n’y avait pas de guerre, la paix était tenue pour acquise. Quand on interrogeait les Allemands à l’époque, ils vous disaient que leur sécurité n’était pas assurée par la Bundeswehr mais par les États-Unis. Ils expliquaient que cela était bien ainsi car nous ne voulions pas d’une armée forte. La violence et la guerre ne pouvaient, par définition, participer à la solution des problèmes politiques. Ce slogan est toujours le même aujourd’hui! C’est la raison pour laquelle, quand des conflits émergent, même dans des zones proches comme la Yougoslavie, la quintessence de la réponse allemande est d’aider sur le plan civil, mais de laisser les nécessités militaires aux autres. C’est une approche sympathique mais pas très réaliste dans le monde d’après 1990, caractérisé par des défis violents qui exigent non seulement du soft power, mais également une armée forte au service de l’action politique. Dans la communauté stratégique allemande, les lacunes de cette attitude sont bien comprises. Lors de la conférence de Munich sur la sécurité, en 2014, le président Gauck, le ministre des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier et la ministre de la Défense de l’époque, Ursula von den Leyen, sont montés au créneau pour expliquer à leurs alliés que l’Allemagne devait s’orienter vers la construction d’une armée plus responsable. Mais ce «consensus de Munich» s’est ensuite évanoui. C’est justement le moment où de nombreux problèmes se sont manifestés au sein de la Bundeswehr, dont la politisation que vous évoquez. Mais le principal défi de l’armée est sa bureaucratie.

Que voulez-vous dire?

    Wilfried VON BREDOW. - L’armée a une énorme bureaucratie qui affaiblit la responsabilité individuelle, aussi bien dans la troupe que chez les généraux. Tous tentent de renvoyer sur les autres quand il y a un problème. C’est surtout le résultat du fait que la société civile allemande ne se préoccupe pas vraiment des forces armées. Les militaires ressentent ce manque d’intérêt depuis très longtemps. L’attitude de la société, orientée vers le pacifisme, n’est pas amicale. C’est sans doute beaucoup mieux que la vieille attitude militariste allemande. Mais on a le sentiment que le pendule est vraiment parti trop loin dans l’autre sens. Il y a donc des raisons à la fois internes et sociétales à l’état déplorable de nos forces armées.

Qu’entendez-vous par «état déplorable»? Il y a eu apparemment de nombreux déboires. Mais une modernisation n’a-t-elle pas été lancée, avec un plan précis, à partir de 2016?

    Wilfried VON BREDOW. -Il faut admettre que depuis quelques années, le budget de l’armée a augmenté. Mais cela n’a pas changé grand-chose, à cause de la structure organisationnelle. L’équipement de la Bundeswehr continue de ne pas bien fonctionner, il y a eu des scandales avec la mise en service d’un nouveau fusil, les capacités aériennes restent limitées… Au fond, le pouvoir civil n’a pas réussi à mettre en oeuvre de vraies réformes, bien qu’il se soit attelé à cette tâche. On a des déclarations, des livres blancs, mais les intentions proclamées sur le fait qu’il faut faire émerger une nouvelle culture stratégique, n’ont pas changé grand-chose. Si on attendait des militaires qu’ils se comportent en soldats, de manière créative, ils auraient une incitation à faire évoluer les choses. Mais comme cette incitation n’existe pas, ils travaillent comme des bureaucrates.

Peut-on dire que les Allemands ne font pas confiance à leurs militaires? Ou qu’ils ne se font pas confiance à eux-mêmes pour avoir une armée efficace?

   Wilfried VON BREDOW. -Je dirais plutôt qu’ils ne se font pas confiance pour avoir une armée qui en soit vraiment une. Dans les sondages, la Bundeswehr est généralement perçue très positivement. Mais la population juge que l’armée est utile pour faire face aux catastrophes naturelles ou aider à construire des écoles en Afghanistan… En revanche, les Allemands renâclent toujours à l’idée que l’armée puisse être une force combattante. Pendant notre engagement en Afghanistan, j’ai cru que cette approche allait changer, quand notre mission s’est retrouvée prise dans des combats très durs après 2008. Le soldat de la Bundeswehr a dû se battre, ce qui a été une surprise pour le contingent déployé et pour la société. Mais cela n’a pas eu l’effet escompté. Avoir une armée prête au combat n’apparaît pas comme une évidence. Je dirais, au risque d’exagérer, que le militaire reste un alien pour la société allemande. Il ne s’agit pas de revenir à la tradition des temps anciens mais il me paraît clair qu’il faut une évolution. On ne peut pas s’en remettre au commerce pour naviguer à travers les turbulences de ce nouveau monde.

Est-ce le terreau sur lequel fleurit la radicalisation de certains officiers et soldats, nostalgiques d’une armée forte et se sentant mal-aimés?

    Wilfried VON BREDOW. - On assiste en effet au réveil très clair de partis de droite comme l’AfD qui voient l’armée positivement et ont des idées très différentes sur le rôle possible de l’Allemagne. Cela participe aussi d’une désaffection plus générale de l’idée européenne, qui fut si longtemps chère au coeur des Allemands. Les gens commencent à se dire que l’idée d’une Union européenne «toujours plus proche» ne fonctionne pas, ni d’ailleurs la solidarité transatlantique, en tout cas à l’époque Trump. Le fossé entre les idées pacifistes de la majorité des Allemands et la réalité grandit, menant nombre de personnes à chercher d’autres voies.

La tentation extrémiste s’explique-t-elle par le fait que la profession militaire n’attirant pas la majorité pacifiste séduit plutôt une population portée sur les armes et plus radicale ? Avez-vous un problème de recrutement?

    Wilfried VON BREDOW. - Nous avons un vrai problème de recrutement, et pas seulement parce que ceux qui sont tentés par la carrière militaire peuvent être plus attirés par la droite extrême. Le problème est surtout que quand l’économie va bien, l’armée n’est pas un secteur professionnel attractif. C’est une des raisons pour lesquelles la Bundeswehr a été heureuse d’ouvrir ses rangs aux femmes, qui représentent un contingent croissant et remarquable. Pour revenir à la question de l’extrême droite, nous avons un problème ancien lié aux traditions militaires. Les militaires ont besoin de traditions professionnelles. Or après la guerre, il a été décidé de couper toute référence à celles de la Wehrmacht. On ne voyait en elle que l’organisation criminelle, l’armée hitlérienne, alors que cela n’est qu’une partie de l’histoire car la majorité des soldats n’ont pas commis de crimes. Cette rupture a nourri un ressentiment dans des unités, comme les troupes d’élite KSK où l’on en est venu à ressusciter certaines pratiques extrémistes « de chants et saluts nazis », etc. Ces écarts seront punis. Mais il ne faut pas sous-estimer le contexte qui est celui de la montée des idées du parti Alternative pour l’Allemagne dans le pays. Ce climat crée des conditions favorables pour une expansion des idées d’extrême droite dans l’armée.

La radicalisation cache-t-elle un malaise lié à la résurgence de l’identité nationale, que les Allemands avaient dû congédier en raison du nazisme?

    Wilfried VON BREDOW. - La question de l’identité nationale a été un sujet très difficile après 1945. Les années du national-socialisme ont discrédité le sentiment national. L’Allemagne s’est alors définie comme un État postnational. Nous avons embrassé l’Europe et l’identité européenne comme substitut et cru avec enthousiasme à l’idée des États-Unis d’Europe. Mais cette identité européenne est en train de s’évaporer et nous avons besoin d’un nouveau sentiment national d’appartenance… La construction de l’Europe est encore suffisamment forte pour amarrer l’identité nationale à une identité multinationale européenne mais il y a une incompréhension entre les Français et les Allemands sur ce qu’il faut faire. Le dialogue franco-allemand reste très superficiel alors qu’il est le seul moteur susceptible de faire avancer l’Europe. Les déclarations se succèdent sans créer de vraie dynamique. Il n’y a pas de vision, pas de détermination allemande à sortir de ce semi-engagement. Le malaise actuel va donc perdurer au niveau de l’Otan comme de l’UE.  

Emmanuel Macron n’a-t-il pas raison de croire à l’émergence d’une souveraineté européenne? Il y a un manque de confiance, en dépit de décennies de travail commun?

    Wilfried VON BREDOW. - J’ai bien peur que oui. Votre président est toujours très prompt à sortir de brillantes phrases rhétoriques comme son évaluation de l’Otan en «état de mort cérébrale». Cela n’aide pas! Cette idée que la France et l’Allemagne devraient agir ensemble est sympathique, mais les différences de culture politique et militaire sont énormes. La brigade franco-allemande est une hirondelle qui ne fait pas le printemps. Le couple fonctionne seulement dans les mots, ce qui suscite une mélancolie, car sans moteur franco-allemand pas d’Europe. La réalité est que si les Allemands doivent choisir entre l’Europe et l’Otan, ils choisiront l’Otan. C’est vrai en dépit du processus de décision américain et de l’épisode Trump. Nous parlons de perspective européenne et intégrons des bataillons est-européens à notre armée, mais cela reste totalement symbolique. Pour le reste, nous sommes contents de nous en remettre à l’Otan.